Focus ton Article
veilleur1
2026-06-18
Bulletin n° 23 A 3
#Principal :
numérique responsable
#Secondaire :
économie sociale et solidaire
RSE
Interêt :
tactique
Média :
actu
Web
Objectif :
savoir
Pestel+ :
écologique
social
technologique
Régis Harpocrate, président de l’association Action Numérique Solidaire, décrypte les mécanismes qui entravent le réemploi du matériel informatique et esquisse les contours d’une filière associative du reconditionnement appelée à jouer un rôle structurant dans la lutte contre la fracture numérique.
La fracture numérique et le volume de matériel inutilisé en entreprise sont des réalités documentées depuis des années. Pourquoi ces déséquilibres restent-ils aussi résistants à toute tentative de résorption concrète ?
Plusieurs freins se conjuguent, et le premier d’entre eux est sans doute le plus insidieux. Il s’agit de la confusion persistante entre réemploi et recyclage. Le recyclage est un processus industriel qui consiste à détruire le matériel pour récupérer les métaux qui le composent, avec un coût carbone considérable. Le réemploi vise quant à lui à prolonger la durée de vie de ces équipements. Or beaucoup d’entreprises peinent encore à distinguer ces deux démarches.
Vient ensuite la question de la sécurité des données, qui représente un frein tout aussi tangible. Les disques durs contiennent fréquemment des informations confidentielles et les organisations redoutent que ces informations ne persistent sur les supports cédés. Enfin, il y a la traçabilité. Les entreprises donatrices veulent savoir ce que deviennent leurs machines et par qui elles sont réutilisées.
Sur la sécurité des données justement, vous avez développé votre propre solution baptisée Killbit. Qu’est-ce qui a motivé ce développement en interne plutôt que le recours à une offre existante ?
Des solutions industrielles existent, mais elles supposent des infrastructures informatiques importantes et pratiquent des tarifs dégressifs qui les rendent accessibles uniquement aux acteurs traitant de gros volumes. Pour une petite structure associative ou une très petite entreprise, ces outils sont inaccessibles, soit trop coûteux à l’unité, soit trop lourds à déployer. Nous nous sommes donc positionnés sur cette partie du marché qui ne dispose aujourd’hui d’aucune réponse adaptée.
Comment expliquer à un non-initié que vider sa corbeille ne suffit pas à effacer ses données ?
L’image de la carte et du territoire est assez éclairante. Si vous effacez une maison sur un plan de ville, la maison physique reste debout. C’est exactement ce qui se passe lorsque vous supprimez un fichier et videz la corbeille. Vous modifiez la carte, pas le territoire. Les données demeurent physiquement inscrites sur le disque et une opération bien plus profonde est nécessaire pour les détruire réellement.
Ce qui aggrave la situation, c’est que beaucoup d’entreprises ignorent cette distinction et cèdent parfois du matériel non effacé en croyant l’avoir nettoyé. Ce phénomène touche également les particuliers qui font don de leur ordinateur avec, dessus, leurs photos, leurs déclarations fiscales, l’ensemble de leur vie numérique. Ce type d’informations, entre de mauvaises mains, peut permettre une usurpation d’identité en quelques heures.
La montée en puissance des obligations RSE et les lois anti-gaspillage telles qu’AGEC ont-elles fait évoluer la posture des entreprises face au réemploi ?
Sans aucun doute. La loi AGEC pour l’économie circulaire incite fortement les entreprises à viser en priorité le réemploi plutôt que le recyclage. La plupart des grandes structures disposent par ailleurs de plans RSE qui les poussent à s’engager dans cette direction. Ce qui rend l’opération particulièrement attrayante pour elles, c’est qu’elle génère un impact social et environnemental fort pour un coût quasiment nul. Elles mettent à disposition des équipements qui allaient de toute façon être retirés du parc.
Qui sont les bénéficiaires que vous ciblez en priorité ?
Nous visons des personnes en situation de précarité qui ne peuvent tout simplement pas s’équiper. Parmi elles, une proportion très importante d’étudiants. Certains ne font qu’un ou deux repas par jour, peinent à se loger, et l’achat d’un ordinateur est naturellement hors de portée. Or conduire des études sans outil numérique relève aujourd’hui de l’impossible. Les enseignants n’acceptent plus que des rendus numériques, et la période du Covid a définitivement tranché la question. Ne pas avoir d’ordinateur, c’est potentiellement abandonner ses études.
On associe souvent la fracture numérique aux personnes âgées. En réalité, leur problème est d’abord un problème de compétences et d’accompagnement administratif, non d’équipement. D’autres structures spécialisées répondent à ce besoin spécifique. Notre champ d’action concerne l’accès au matériel, et cette défaillance touche massivement les jeunes.
Comment s’opère concrètement la mise en relation entre vos équipements et les personnes qui en ont besoin ?
Nous avons fait le choix de ne pas procéder nous-mêmes à la sélection des bénéficiaires. Nous travaillons avec un réseau de partenaires du secteur social qui sont en contact direct avec les populations concernées au quotidien. Ces structures identifient les besoins sur le terrain, nous adressent les étudiants à équiper, et nous assurons la fourniture du matériel. C’est une organisation fondée sur la complémentarité des expertises.
Votre maillage territorial est-il aujourd’hui équilibré sur l’ensemble du pays ?
La collecte de matériel est nationale. Nous sommes en capacité de récupérer des équipements dans toute la France métropolitaine. La distribution, elle, est plus ciblée. Pour la population étudiante, nous sommes principalement actifs en Île-de-France, qui est une terre de contrastes saisissants. Le département le plus riche et le plus pauvre de France y sont contigus. C’est sur le nord et l’est parisien que se concentrent nos efforts, là où la grande précarité est la plus dense.
Nous développons également des projets en région, notamment à Bordeaux, où nous travaillons avec des partenaires locaux sur la création de salles informatiques. Certaines régions comme la Bretagne disposent déjà d’un tissu associatif dense qui couvre les besoins locaux. Nous nous y appuyons plutôt que de nous y substituer. Les ordinateurs fixes que nous collectons, moins adaptés aux étudiants, peuvent par ailleurs équiper des écoles en Afrique, où la fracture numérique est encore plus profonde.
Où en est la filière du reconditionnement associatif en France ?
Elle est relativement jeune. C’est la crise sanitaire qui l’a véritablement propulsée. À côté des acteurs industriels qui opèrent à grande échelle et revendent les appareils reconditionnés, cette filière associative se distingue par sa vocation sociale. L’État lui accorde aujourd’hui une attention croissante et a lancé un appel à projets national pour la structurer, l’équiper et lui donner les outils nécessaires à sa montée en puissance. Cette reconnaissance institutionnelle est un signal fort.
À horizon cinq ou six ans, à quoi ressemblerait un écosystème du reconditionnement associatif arrivé à maturité ?
Il sera d’abord mieux outillé. C’est ce sur quoi nous travaillons activement avec Killbit, notre solution d’effacement dédiée aux associations, qui intègre les spécificités propres au reconditionnement associatif. Son fonctionnement diffère profondément du modèle industriel, même si les deux convergent progressivement. Nous travaillons en parallèle sur la traçabilité, qui constitue une préoccupation centrale des entreprises donatrices. À terme, l’écosystème sera structuré, transparent et en capacité de répondre à la demande à l’échelle nationale.