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veilleur1
2026-03-16
Bulletin n° 23 A 2
#Principal :
culture numérique
inspiration
numérique responsable
#Secondaire :
mécénat
région GrandEst
Interêt :
tactique
Média :
actu
Web
Objectif :
savoir
Pestel+ :
social
technologique
Face à la fracture numérique, à l'initiative de la région Grand Est, le bus « Connect et vous » parcourt le territoire. À son bord, un formateur sillonne les villages et tend la main gratuitement aux « déconnectés ».
Neuf coups sonnent au clocher, cour de la Dîme, à Mutzig (Bas-Rhin). Le calme de la petite ville alsacienne trahit la période des vacances d'hiver. Pourtant, sur la place, un groupe de six seniors semble faire sa rentrée. En rang, tous ont un sac contenant un cahier et des stylos. Ils participent au programme « Connect et vous », porté par la région Grand Est avec la société de formation Pedagome, et soutenu par une série d'acteurs privés. Un bus arpente la région pour former les habitants qui le souhaitent à l'informatique. À l'intérieur, plusieurs pupitres équipés d'ordinateurs et un écran sur lequel le formateur diffuse son cours de neuf heures, réparties sur trois jours.
En retrait, Gwendaline Magny observe la scène, ravie de l'affluence. Coordinatrice de l'action de prévention pour les plus de 60 ans, cette assistante sociale de la mairie de Mutzig opère un travail de veille auprès des personnes en difficulté avec l'outil numérique. « Il y a une vraie fracture générationnelle, constate-t-elle. Je ne parlerais pas de souffrance, mais de grande fragilité. Ils ont peur de l'outil. » Inlassablement, elle tente de convaincre les plus désarmés de s'y former et de l'utiliser. Aux plus réfractaires, elle fait parvenir ses newsletters au format papier.
« Il faut qu'on redevienne autonomes. Mes enfants m'expliquent des choses, mais, trois mois après, j'oublie. »
Sychan, élève au bus « Connect et vous »
Raccrocher les wagons
Un mot dédié désigne le fait de ne pas maîtriser les ressources électroniques : l'illectronisme. En 2021, l'Insee l'estimait à 61,9 % chez les 75 ans ou plus. Toujours selon l'Insee, la part des usagers des services publics numériques a explosé, passant de 30 % en 2005 à près de 80 % en 2023. Déclaration d'impôts, actes administratifs basiques, gestion des comptes bancaires… :la dématérialisation a tout chamboulé en vingt ans. Beaucoup de seniors n'ont pas vu passer ce train. Et se retrouvent désormais à la remorque, générant crainte et dépendance.
« On est pénalisés, explique Marie-Anne Reisser, bientôt 84 ans. Je n'ai aucune notion, ce n'est pas de ma génération. » À ses côtés, Kyynh Aing a le sourire et roule des mécaniques : en 1984, cet ancien comptable a bénéficié d'une formation sur d'antiques ordinateurs Macinstosh. « Je sais envoyer des mails », claironne-t-il, en riant du niveau de son épouse, Sychan. « Te marre pas, toi aussi tu es parti de rien un jour », rétorque-t-elle. Surtout, ce que Kyynh ne dit pas, c'est qu'il est dépendant de ses enfants pour accomplir certaines tâches - le numérique aussi a son lot d'aidants. « Ils ont grandi et sont partis, raconte Sychan. Il faut qu'on redevienne autonomes. Ils m'expliquent des choses, mais, trois mois après, j'oublie et je me fais disputer.
Savoir déjouer les arnaques
Les élèves installés, le cours débute. Étienne Muller, le formateur du jour, reprend les bases fondamentales : démarrer un ordinateur, tenir sa souris, clic droit, clic gauche. Patiemment, il accompagne sa classe du jour. Pas simple, tant les différences de niveau sont grandes entre ceux qui ont déjà pratiqué et ceux pour qui tout est neuf. Les élèves sont studieux, et notent avec célérité les remarques. Marie-Anne peine à faire bouger sa souris et se mélange les pinceaux, tandis que sa voisine lui enjoint de ne pas s'énerver. « J'aurais vraiment dû m'y mettre plus tôt. Mais je suis décidée et je ne lâcherai pas », clame-t-elle.
D'autres, à ses côtés, sont plus à l'aise, et attendent avec impatience d'apprendre à parcourir le Web… en toute sécurité. Le sujet est de taille : plus d'un Français sur deux ayant un proche âgé déclare que ce dernier a déjà été victime d'une cyberattaque, telles qu'une arnaque en ligne ou une fraude financière, selon une étude de la société d'antivirus Avast. « C'est une génération complètement vulnérable, renchérit Étienne Muller, qui raconte avoir empêché un homme âgé de faire un placement douteux à six chiffres quelques semaines plus tôt. Ils cliquent partout alors que, sur Internet, on ne doit faire confiance à personne. » L'arnaque est un spectre que tous, dans le bus, veulent exorciser auprès d'Étienne.
Avec ce programme, la région Grand Est entend reconnecter plus de 1 600 personnes à terme. Des seniors, surtout, mais aussi des plus jeunes, en reprise d'emploi, afin de les aider à rédiger des CV ou des lettres de motivation. Au sortir de la première session, les cerveaux fument, mais Marie-Anne a le sourire. Son objectif ? Acheter une tablette et montrer à ses enfants qu'elle sait désormais s'en servir.
Les recettes du succès
Proximité. En sillonnant la région, le bus va au contact des personnes que les services sociaux ont identifiées comme étant touchées par l'illectronisme.
Modularité. Le bus permet d'approcher d'autres publics, comme les jeunes en reprise d'emploi. Même si la mission s'est surtout recentrée sur les seniors qui sont en forte demande.
Gratuité. Les participants s'inscrivent par téléphone auprès de Pedagome, la société formatrice. L'équipement et la formation sont pris en charge par la région et les partenaires.